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  • Le petit monde de Skipie
  • 17/11/1969
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Dieu en tant que Père

Chaluti les z'amis.. voilà un extrait du livre d'Arnaud Desjardins "En relisant les évangiles"..

C'est un peu - très - long !!! mais ça vaut le coup, foi de kangourou..   :)


"Dans le christianisme, Dieu est présenté, nous le savons tous, comme un Père. Que vous le vouliez ou non, cette conception paternelle de Dieu imprègne votre culture occidentale et par conséquent votre sensibilité personnelle. Non seulement le Christ est considéré comme Fils de Dieu mais - et c'est un élément qui ne doit pas être oublié - tous les êtres humains sont appelés à reconnaître en eux cette filiation.

« Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné pour lui son Fils unique » proclame l'Évangile de saint Jean et si ce fils unique a enseigné aux hommes à commencer leur prière par « Notre Père » ou s'il leur a dit : « Quand vous priez votre Père, faites-le dans le silence », c'est bien que Dieu n'est pas seulement le Père du Christ, incarné humainement comme Jésus de Nazareth, mais notre Père à tous.


« Père » signifie d'abord géniteur, procréateur. C'est sa première fonction. Avant d'élever l'enfant, de s'en occuper, de l'emmener au cinéma, de le consoler quand il est triste et de lui faire découvrir le vaste monde, le père a fécondé un ovule avec un spermatozoïde. Le bon sens et la vérité nous le disent.

Comment pouvons-nous appliquer cette fonction de procréateur et de géniteur au « père » céleste? Si vous voyez le nombre de fois, dans les Évangiles, où il est question de naissance - nouvelle naissance, naître à nouveau, renaître d'esprit et d'eau - vous pouvez considérer que ce Père doit avoir quelque chose à faire avec cette nouvelle naissance. La première procréation nous est donnée par le père qui est sur terre et la deuxième, conduisant à la naissance intérieure, la naissance de l'homme nouveau, nous est donnée par le Père qui est aux cieux.

Normalement, il n'y a pas de distinction fondamentale entre un père et un fils. Le fils d'un père lion est un lion lui-même et le fils d'un père homme est également un homme. Comme le dit Maître Eckhart : « Le Père est ce qu'est le fils. La paternité est la même chose que la filiation. Vous ne pouvez être enfant de Dieu sans avoir l'être de Dieu. »

Mais ce mot père est celui que nous employons pour désigner notre papa en chair et en os dans cette existence-ci et, pour la plupart d'entre nous, il reste associé à des peurs, à des blessures d'enfant, à des déceptions et n'a pas en nous un écho totalement heureux. Je me suis rendu compte combien cette constatation à la fois simple et évidente pouvait interférer avec notre conception de Dieu si nous avons été éduqués religieusement et conservons un certain sentiment religieux.


Vous le savez, le maître bengali qui m'a concrètement guidé, Swâmi Prajnanpad, ne faisait aucune place à la dévotion et à l'attitude dualiste.


Petite précision de Skipie le kangourou qui a lu le livre en entier :
attitude dualiste = spiritualité qui s’appuie sur moi et Dieu = 2,
opposée aux voies spirituelles non dualistes – bouddhisme, zen etc. pour qui on ne peut pas faire de distinction entre le moi et l’universel (moi et Dieu dans notre langage).
Dans ce livre, Arnaud Desjardins montrent que les deux voies se rejoignent en fait


Il s'appuyait sur le védanta des Upanishads, tout en ayant une réelle connaissance du bouddhisme et il a sans pitié détruit à mes propres yeux ce que l'on pourrait appeler non pas la religion, mais ma religion, mêlée d'émotion et d'infantilisme, de même qu'il a sans pitié détruit ma vénération pour Ma Anandamayi, célèbre sage bengali du XXe siècle qui représentait tellement pour moi, parce que cette ferveur était tout aussi teintée de subjectivité.


Et puis, très tard, au cours de l'avant-dernier séjour que j'ai fait auprès de lui, il me pose soudain cette question à laquelle je ne m'attendais pas : « Qu'a dit avant tout "your Jésus Christ", votre Jésus-Christ? Qu'est-ce qui constitue l'originalité du christianisme? » La réponse qui m'est alors venue à l'esprit est encore celle que je considère juste aujourd'hui : l'originalité de Jésus-Christ, c'est d'avoir présenté Dieu comme Père

Et en disant ces mots, j'étais encore imprégné des difficultés, des souffrances, des peurs qui avaient entravé mes rapports avec mon propre père dont je ne veux pas faire un bourreau ou un monstre mais qui avait été pour moi cause de grandes blessures même si, à d'autres égards, il était considéré comme un homme très remarquable « dont j'avais bien de la chance d'être le fils ».


Mais entre-temps, pendant des années, Swâmi Prajnanpad avait essayé de me montrer la grandeur de la fonction de père et c'est un thème, en tant que papa d'une petite fille et d'un petit garçon, auquel j'avais été très sensible : j'avais vraiment envie d'être un père, même si je m'étais heurté à plusieurs reprises à mon égoïsme et à mes intérêts personnels qui n'allaient pas forcément dans le sens de ceux de mes enfants, notamment à une époque intense et conflictuelle où j'avais envisagé de divorcer. J'avais pu prendre conscience à la fois de la beauté et de la gravité, parfois de l'extrême difficulté de ce rôle de père, mais à travers tout ce que ce maître m'en avait fait pressentir et à travers ce que j'avais tenté auprès de mes enfants avec plus ou moins de succès, le mot « père » avait acquis une très grande dimension à mes yeux.


En moi coexistaient donc deux mots «père», l'un désignait le père qui m'avait mis au monde et éduqué et réveillait à lui seul bien des souffrances, l'autre évoquait ma tentative pour être un père envers mes propres enfants et revêtait pour moi un sens heureux et lumineux. Je ne sais pas dans quelle mesure une femme à qui ce maître aurait montré la beauté du rôle de mère aurait pu ressentir comme moi la valeur merveilleuse de ce mot père. Toute femme connaît le père à travers son papa. Toute femme ne connaît pas le père à travers sa tentative à elle d'être un père. Je porte donc mon témoignage personnel.


En un entretien, j'ai soudain compris l'importance de ce que je découvrais. L'originalité du Christ est d'avoir présenté Dieu comme père. «Qu'est-ce qu'un père, Arnaud? » m'a demandé ce sage. En face de lui j'ai senti monter la réponse en moi avec son intensité, le fait d'être un père incluait tout ce que j'avais compris peu à peu : c'est quelqu'un qui n'a que de l'amour pour son fils ou pour sa fille, qui le comprend au lieu de le, juger, dont l'amour ne vacille pas même si l'enfant devient odieux.


Mon « gourou » (gourou signifie maître en Inde..) m'a alors demandé : « Avez-vous déjà vu un père digne de ce nom qui souhaite maintenir son fils dans un statut inférieur au sien? » Non, un père digne de ce nom n'a qu'un but, c'est que son fils puisse l'égaler et si possible le dépasser; il veut donner à son fils ce qu'il possède, lui léguer sa propriété s'il en a une, lui apprendre le métier qu'il exerce. En effet, une des caractéristiques d'un vrai père - parce que si nous prenons comme référence un père dénaturé ou névrosé, cela remet en cause l'intégralité de la notion de père des Évangiles - c'est de chercher à faire de son fils son égal et pas de le maintenir à tout jamais dans l'infériorité.


Bref, au cours d'un simple entretien avec un sage hindou, le mot « Père », appliqué à Dieu, a changé complètement de résonance affective pour moi et son contenu profond a ainsi pu se révéler. Il n'a plus du tout évoqué les difficultés, conscientes ou enfouies dans l'inconscient, mais l'émerveillement qui avait grandi en moi, année après année, devant la beauté du rôle de père que mon maître me proposait. Swâmi Prajnanpad, qui à certains égards avait été pendant huit ou neuf ans un pourfendeur du christianisme, a changé, en quelques phrases, ma compréhension de la religion de mon enfance. En un sens, Swâmiji m'a rendu chrétien en me faisant réaliser que je ne l'avais jamais été, parce que je n'avais jamais compris ni ressenti la grandeur et la valeur de ce mot « Père » appliqué à Dieu.

Nous adoptons certains dogmes par imitation, par peur de la condamnation, mais il y a aussi la foi qui nous anime, qui ne nous lâche jamais, quelles que soient les épreuves que nous traversons, et qui définitivement nous porte et transforme notre vie. A partir de là, il m'a été facile de faire la synthèse entre le christianisme et tout ce que j'avais ressenti de lumineux et de convaincant dans l'approche dualiste de Ramdas, qui parlait de Ram avec un tel amour, ou dans celle des soufis dont on sent la relation d'intimité avec Dieu chaque fois qu'ils L'évoquent.


Pour les soufis, le Khalife Ali, le gendre du prophète, est dénommé en persan shah-e-awlia, le Roi des amis de Dieu. Qu'on l'appelle le Père, la Mère, l'Ami, le Bien-Aimé, l'essentiel est que le nom même de Ram, d'Allah, de Dieu fasse immédiatement vibrer en nous la confiance, la joie et l'amour mais surtout pas la peur, la condamnation et la culpabilité. L'interférence de la relation avec le père humain dans ma compréhension du mot Père associé à Dieu avait non seulement faussé les choses mais fait de mon christianisme une religion qui ne pouvait que me mettre en conflit avec moi-même.


N'est-il pas paradoxal que le mot « Évangile » signifie « bonne nouvelle » et qu'au lieu de nous apparaître comme tel nous en arrivions à sentir le message du Christ comme une série de reproches, de menaces, d'exigences impossibles à remplir, qui nous divisent contre nous-mêmes créant parfois des clivages psychologiques dont nous nous serions bien passé.


Le christianisme n'a de valeur que s'il s'adresse intégralement, totalement, à vous tels que vous êtes - et non pas tels que vous devriez être. Sinon il perd son sens. Quel intérêt présente la médecine si l'on demande d'emblée aux malades d'être déjà guéris? La religion n'a de raison d'être que si elle se révèle la meilleure de toutes les nouvelles possibles, supérieure aux « bonnes nouvelles » existentielles : être riche, voyager, avoir un métier passionnant et même rencontrer le grand amour de sa vie.


Il ne faut pas non plus oublier que ce mot Père tel que l'a utilisé le Christ - il s'agit de la traduction du terme araméen abba qui est conservé tel quel dans le texte - signifie vraiment papa. Un prédicateur influent, le père Varillon, disait qu'on devrait aller jusqu'à traduire « mon petit papa chéri ». Si vous avez reçu une éducation religieuse, vous connaissez la parole « cet esprit d'adoption qui nous fait dire abba, père », autrement dit, cet esprit d'adoption qui nous fait dire « mon papa ». Certains chrétiens - mais ils sont peu nombreux - ont cette foi d'enfant et oseraient dire mon papa chéri. Mais il faut bien reconnaître que la plupart des chrétiens ne conçoivent nullement ainsi le Père qui est aux Cieux.


Personnellement, je n'avais pas envie de traiter aussi affectueusement mon propre père, je n'étais pas assez détendu, comblé, rassuré ; à partir de là, c'est le christianisme même qui est dénaturé. Une véritable relation de père à enfant n'est faite que d'amour pour celui-ci, un amour infini incluant le respect, la patience envers lui et la mise en œuvre d'une grande habileté pour l'aider, tel qu'il est, à prendre confiance en lui, à s'épanouir et à devenir pleinement adulte. Et lorsque j'ai compris, non pas avec l'intellect mais avec l'intelligence du cœur, ce qu'est véritablement un père et qu'on peut considérer Dieu comme réalisant la perfection de cette fonction de paternité, j'ai alors senti que toute ma relation à Dieu se transformait. Si l'arrière-plan de peur ou de crainte envers Dieu a disparu, il ne subsiste que l'élément d'amour et d'espérance qui nous établit dans une joie que rien ne peut altérer. Et si vous voulez bien approfondir cette approche, elle peut vous conduire quelque part.


Par exemple, on nous a enseigné que Dieu était tout-puissant mais on ne nous a pas dit qu'il était aussi suprêmement intelligent et habile. Malheureusement peu de pères humains, à cause de l'inconscient et des émotions, se comportent intelligemment avec leurs propres enfants. Trop souvent, ils accumulent les erreurs. Ils ne sentent pas « je suis son père » mais « c'est mon fils » et mon fils devrait être comme ci, devrait être comme ça. Nos pères ont eu à notre égard une attente, une demande. Étant trop impliqués, ils ont été incapables de neutralité.


Un psychothérapeute digne de ce nom, tout humain qu'il soit, accepte tels que nous sommes et non pas tels que nous devrions être et il est là pour nous aider à dissiper notre agressivité, nos complexes, nos conflits et nous permettre de nous épanouir. C'est encore plus vrai d'un gourou qui nous aime d'un amour inébranlable et inconditionnel fondé sur le sentiment de communion et qui ne nous demandera jamais l'impossible. Nous pouvons faire ce crédit à Dieu, si nous le considérons comme une personne, d'être au moins aussi neutre, aussi exempt de projections que le meilleur des thérapeutes ou le plus grand des gourous, même si cette manière de voir est étrangère à la sensibilité du chrétien moyen.


Comment Dieu, considéré comme un Père, pourrait-il être aussi malhabile avec nous, aussi injuste, aussi mauvais psychologue que le sont certains pères humains?


A ce sujet, je tiens à redire, puisque le souvenir latent de la paternité humaine se mêle à notre tentative de sentir la paternité divine, qu'en hébreu les Dix Commandements donnés à Moïse dans l'Ancien Testament ne sont pas à l'impératif présent mais au futur. La Bible française a d'ailleurs respecté le texte original en ne traduisant pas « honore ton père et ta mère » mais « tu honoreras ton père et ta mère ».


Par contre, beaucoup des commandments de nos parents nous ont été donnés à l'impératif. A un enfant qui est incapable de se tenir droit, que ce soit pour des raisons psychologiques ou physiologiques, on ordonne « tiens-toi droit ». Il se redresse alors en se cambrant exagérément et, cinq minutes après, la mauvaise position à laquelle son corps est habitué reprend le dessus. Donner les commandements à l'indicatif présent, c'est - je pèse le terme parce qu'il est fort - le crime de la pédagogie. Toute éducation, au sens étymologique du mot, consiste à « conduire hors » d'un certain état, il s'agit donc d'une évolution dans le temps, d'une marche en avant progressive.


Pouvez-vous admettre une religion dans laquelle Dieu serait plein d'amour mais foncièrement inintelligent, réitérant les mêmes erreurs qu'un père humain : « tu dois être autre que tu n'es » ? Peut-être que demain, dans six mois ou dans un an je serai différent, mais juste à l'instant, même si je me redresse artificiellement pendant quelques secondes, je ne peux pas à volonté changer mon être; c'est un processus de transformation.


Donc si vous voulez comprendre quoi que ce soit à la voie religieuse en général et à la voie chrétienne en particulier, il faut extirper non seulement de votre esprit mais, ce qui sera plus difficile, de votre inconscient, toute une série de mauvais souvenirs et de conceptions erronées et vous convaincre que vous n'avez rien à redouter de Dieu.


Malheureusement, bien des chrétiens ont peur de Dieu. Une certaine crainte de Dieu est certes justifiée : sous prétexte qu'il est tout amour, il ne s'agit quand même pas de se moquer de Lui; il ne faudrait pas que nous nous croyions tout permis. La crainte dont je parle - j'emploie ce mot parce qu'il faut en employer un - est un sentiment qui ne relève pas de la peur mais plutôt de la gravité : si j'avais un père humain qui soit vraiment un père, est-ce que je considérerais que je peux tout me permettre en face de lui parce qu'il m'aime? Vient un moment où même le père qui a le plus d'amour va dire non, où le gourou va se montrer ferme. On ne peut pas prendre le nom de Dieu en vain, on ne peut pas tricher, on ne peut pas traiter Dieu à la légère ni le duper. Une décence, une dignité nous sont demandées, nous sentons que nous ne pouvons pas nous comporter n'importe comment, que nous avons notre rôle à jouer et que quelque chose nous incombe en face de Dieu. Mais cette crainte légitime n'a rien à voir avec la peur.


Je maintiens que cette peur - facilement détectable si l'on regarde profondément dans son propre cœur et sur laquelle aussi bien les maîtres spirituels que les psychologues attirent notre attention - interfère, même chez un théologien, dans notre relation avec Dieu. Bénis sont les chrétiens peu nombreux dont le sentiment de Dieu est exempt de toute peur et s'enracine dans la confiance. L'essentiel, c'est le pardon, la miséricorde qui relève du véritable amour paternel et sur lequel le Christ insistait afin de nous faire comprendre quelle peut être notre relation avec la réalité ultime considérée sous la forme d'une Personne. Ce point de vue ne s'adresse pas à notre intelligence, il ne s'agit plus seulement d'un dogme qui établit ce que l'on doit rejeter comme hérétique et accepter comme orthodoxe mais d'un sentiment intime, chaleureux qui, lui, éclairera vraiment notre existence.


Swâmi Prajnanpad se montrait très exigeant en ce qui concerne la fonction paternelle. « II n'y a pas de bon père ou de mauvais père : ou un homme est un père ou il n'est pas un père » affirmait-il. Croyez-vous que si un enfant s'est trompé, un père digne de ce nom va se contenter de l'accabler? Un père viendra immédiatement à son secours. Et croyez-vous que, si tel ou tel accomplissement est vraiment nécessaire à l'enfant pour s'épanouir, un père le lui interdira? Non. Ou encore représentez-vous la plus haute et la plus juste idée que vous puissiez vous faire du plus parfait des gourous et attribuez au moins cette perfection à Dieu lui-même, cette perfection supposant intelligence et habileté pour vous aider à progresser au lieu de vous accabler et de vous mettre de plus en plus en conflit avec vous-même.


L'impression d'indignité «je devrais être autre que je ne suis » est destructrice, destructrice de la religion et destructrice de vous-même. Je suis ce que je suis ; tel que je suis, je ne suis pas heureux, j'ai encore des inquiétudes, l'avenir me paraît menaçant et je voudrais bien passer à une autre condition - ou à une absence de condition - lumineuse. J'essaie et mon Père est là afin de m'aider à atteindre son niveau de perfection.


Que peut bien signifier, dans ce contexte, la célèbre parole du Christ : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait »? De quelle perfection s'agit-il, compte tenu de mes limitations physiques, intellectuelles, artistiques? Un point au moins nous est tout de suite accessible : s'il est affirmé tout au long des Évangiles que Dieu est Amour, plus je me rapproche, moi, de l'amour, plus je me rapproche de cette perfection. Est-ce que mon amour est suffisamment parfait? Non. Je peux le parfaire chaque jour un peu plus. Le fait de rechercher cette perfection n'entraînera ni querelles théologiques, ni guerres de religion.


Si nous considérons un autre attribut de Dieu qu'il est convenu d'appeler la toute-puissance, en quoi Dieu est-il à la fois tout-puissant et plein d'amour s'il ne met pas un terme à toutes les tragédies, au cynisme généralisé, aux meurtres, à la torture, aux cruautés de toutes sortes qui sont perpétrées à la surface de la planète? Ou il n'est pas tout-puissant ou il n'est pas plein d'amour, c'est l'un ou l'autre. Chaque être humain a posé cette question avec plus ou moins de désespoir, d'indignation ou d'ironie. Je reviendrai longuement sur ce thème dans le chapitre «Prenez courage, j'ai vaincu le monde».


Considérons pour l'instant que « tout-puissant » signifie en fait que rien n'est plus puissant que Dieu, rien n'a pouvoir sur lui, et si vous découvrez Dieu en vous, vous verrez que rien dans votre vie n'est plus puissant que Dieu en vous. Donc rien - aucun danger et même aucune erreur que vous ayez pu faire - n'a pouvoir sur cette réalité intérieure. Et vous connaîtrez vous-même cette impression de toute-puissance, ce qui ne veut pas dire que vous pourrez plier les événements à vos volontés. Vous ne pouvez même pas être tout-puissant, en ce sens-là, sur votre chien : vous l'appelez, il s'en va!


Mais vous pouvez être tout-puissant en ceci qu'aucune circonstance n'a vraiment prise sur vous, ne peut vous blesser, vous enlever l'espérance, la foi, la paix. Vous ne risquez rien, vous n'avez peur de rien, les événements peuvent agresser votre âme, meurtrir votre corps, mais sur la profondeur de vous-même, aucune situation n'a vraiment pouvoir : vous vous découvrez invulnérable. Et si vous pouvez atteindre un amour inconditionnel aussi grand pour ceux qui ne vous aiment pas que pour ceux qui vous aiment, pour ceux qui vous accablent de critiques que pour ceux qui vous admirent, vous devenez parfait comme votre Père céleste est parfait, même si vous êtes par ailleurs maladroit dans vos gestes, incapable de réussir un problème de mathématiques, limité dans vos compétences ou inapte aux langues étrangères.


Jusqu'à aujourd'hui l'Église orthodoxe a particulièrement maintenu la distinction et la réconciliation de la nature divine et de la nature humaine dans l'homme. Ce n'est pas notre nature humaine qui peut être parfaite comme notre Père céleste est parfait ; cette perfection illusoire, dont rêve l'ego tant elle serait flatteuse pour lui, ne se produira jamais. Il s'agit d'une autre perfection dans laquelle le moi n'intervient plus : la perfection de notre nature divine faite à la fois de cette autonomie intérieure, synonyme de sécurité absolue, et de cet amour sans limites. Ce qui domine toujours, chez le sage, le mystique ou le contemplatif, c'est cette confiance, cette absence totale de peur, cette sérénité dans les pires vicissitudes, cette joie, cet amour.


Et tant que vous êtes encore susceptible de recevoir des chocs, d'être blessé, tant que vous êtes encore en chemin, ce sentiment de confiance en Dieu doit s'enraciner en vous sous peine que votre religion ne soit plus qu'idées toutes faites. Si peu à peu votre cœur entend le sens nouveau que contient ce mot père spécifique au christianisme et s'il y répond, vous verrez combien vous vous sentirez intimement concerné et  comme votre sentiment religieux deviendra intense et vivant.


II nous est plus naturel, en tant que bébé ou petit enfant, d'espérer tout de maman. Le bébé qui a mal et qui pleure s'attend plus à ce que ce soit maman que papa qui vienne et un tout petit enfant se jettera plus facilement dans les jupes de sa maman que dans les bras de son papa. Pourtant, nous pouvons admettre qu'un père parfait réconcilie en lui, comme il a souvent été dit, les valeurs masculines et les valeurs féminines, qu'il peut être à la fois une mère et un père - de même qu'une mère parfaite peut être à la fois une mère et un père, si elle atteint la plénitude de son rôle. Un père doit être capable de l'écoute, de l'ouverture, de l'accueil, de la tendresse que l'on considère généralement comme l'apanage de la femme, et pas seulement de l'affirmation, de l'intervention sur le monde, de la force que l'on attribue à l'homme.


En principe, même si c'est plutôt la mère qui tient le bébé contre son sein, un vrai père prend aussi son enfant dans les bras et le porte. Dans le mot père, abba pour les chrétiens, le mot mère est inclus avec tout son contenu de tendresse et de douceur. On retrouve d'ailleurs un témoignage de cette approche dans l'Apocryphe de Jean : « II me dit : " Jean, Jean, pourquoi doutes-tu, et pourquoi as-tu peur? Je suis celui qui est toujours avec toi, je suis le Père ; je suis la Mère ; je suis le Fils "l. » Si cette compréhension plus vaste de la paternité grandit en vous, vous comprendrez pourquoi le Christ s'est contenté du mot Père, sans insister, comme le font les hindous, sur l'aspect maternel de Dieu, parce que cet aspect était et devrait être inclus « d'office » dans la paternité.

On raconte une magnifique histoire : un homme ayant connu beaucoup d'épreuves dans sa vie se retourne sur son passé pour voir le chemin qu'il a parcouru. Examinant les empreintes que ses pas ont laissées dans le sable, il se plaint à Dieu : « Tu n'as pas tenu ta promesse, tu m'avais promis de marcher toujours à mes côtés et je vois qu'aux moments les plus difficiles de mon existence il n'y a plus qu'une seule trace de pas dans le sable. » Et Dieu répond : « II n'y a plus qu'une seule trace de pas parce que, dans les moments difficiles, je ne te laissais plus marcher près de moi, je te portais moi-même dans mes bras. »


Le soutien que nous pouvons ressentir de la part de Dieu ne relève pas des émotions infantiles de celui qui crie « au secours » en quête du père qu'il n'a jamais eu. Elle correspond à la découverte de l'origine divine qui est la nôtre. Nombreuses sont les critiques - psychanalytiques entre autres - qui ont assimilé cette paternité de Dieu à la recherche nostalgique et désespérée du père qui nous a fait défaut dans notre enfance parce qu'il a été trop absent ou nous a déçus. Ce dont je parle aujourd'hui, c'est d'une expérience qui peut conduire à la certitude de la réalité suprême, envisagée en tant que Père, prête à nous prendre dans ses bras. Vous ne pouvez pas être complètement à l'aise dans la voie chrétienne si vous ne sentez pas que ce Père révélé par le Christ est en même temps une Mère, même si cela n'est pas dit explicitement.


Entendue de cette manière, notre filiation est uniquement une bonne nouvelle qui suscite en nous la confiance, une confiance absolue. Je voudrais redire ici la parole de Ma Anandamayi qui illustre parfaitement cette espérance que nous pouvons mettre en Dieu : « Le petit enfant qui s'est barbouillé de ses excréments n'attend pas d'être bien propre pour appeler sa maman. En toute confiance il appelle " maman, maman! " La maman vient, le nettoie elle-même pour le serrer ensuite bien propre contre son coeur. »


La plupart des enfants n'oseraient jamais se montrer lamentables à leur papa, ils auraient bien trop peur d'être grondés. Pour moi, il était cruel de me présenter devant mon père tel que j'étais : agité, distrait, jaloux de mon petit frère et parfois même devenu méchant à force de me débattre dans mes propres souffrances d'enfant. Comment aurais-je pu avouer à mon père : « J'ai frappé un camarade à l'école, je me sens violent et agressif, j'ai été sévèrement réprimandé par la maîtresse, j'ai plusieurs mauvaises notes mais j'arrive plein de confiance : prends-moi dans tes bras! » Tout ce que je pouvais faire, c'était de tenter vainement d'être tout de suite autre que je n'étais ou de m'enfermer dans ma solitude et mon humiliation. Dans ces conditions, il n'y a plus de progression, il n'y a plus que la peur.


N'ayant pas connu, pour la plupart, un rapport simple et direct avec votre père physique - peut-être même pas avec votre mère - comment pourriez-vous éprouver d'emblée un tel sentiment d'amour et de confiance envers Celui qui vous est présenté comme le recours ultime et le seul point d'appui qui ne vous trahira jamais, quoi qu'il arrive? Malgré toute votre bonne volonté, cela vous paraît inimaginable. Et que devient alors la religion si ce n'est un amalgame d'opinions et de formulations qui ne correspondent pour vous à aucune expérience vécue et ne peuvent donc vous être d'aucune aide?


Pourtant, et c'est encore plus important à entendre, il n'y a jamais de conditions non seulement extérieures mais intérieures qui puissent vous couper de Dieu. Vous pouvez vous en séparer vous-mêmes en Lui tournant le dos, en vous bouchant les oreilles, en fuyant encore plus loin de Lui mais c'est votre erreur. Aussi abjects que vous vous sentiez, rien, rien - c'est inconditionnel et absolu -ne peut vous exiler de Dieu. La vie religieuse commence le jour où naît en vous la conviction que vous pouvez vous jeter dans les bras de Dieu tels que vous êtes.


J'ai encore fait une sottise, j'appelle papa, tel que je suis. Si vous choisissez cette attitude révolutionnaire - au lieu de continuer à aller tout droit vers le nord, faites demi-tour et dirigez-vous vers le sud - votre existence va s'en trouver illuminée. «Oh! mais mon appel n'est pas désintéressé»; eh non, votre appel n'est pas désintéressé ; « mais je sais bien que je recommencerai » ; oui, vous savez bien que vous recommencerez.


Et pourtant, tel que je suis, j'appelle papa avec une totale confiance, une vraie sincérité, un véritable amour. La confiance, la sincérité et l'amour doivent être purs sinon vous serez inévitablement déçus. La pureté ne consiste pas à être désintéressé - cela vous est impossible au départ de la voie - elle consiste à ne pas nier votre vérité, à oser être vous-mêmes en face de Dieu. Vous ne pouvez rien truquer avec Dieu, vous ne pouvez pas faire semblant d'être autres que vous n'êtes, vous ne pouvez pas tricher. Dieu sonde les cœurs et les reins. Vous ne pouvez qu'être complètement vrais. Complètement vrai, tel que je suis mais avec une confiance et un amour d'enfant qui sait qu'il ne sera pas rejeté, j'appelle.


Tout petit, mon fils avait une très bonne relation avec moi et il lui arrivait, quand il s'était mis en difficulté en désobéissant à sa mère, de m'appeler plutôt que d'avoir recours à sa maman. J'ai donc bien vu que cet aspect d'accueil et de pardon pouvait également faire partie du rôle du père. Sa mère lui avait demandé un jour de ne pas marcher sur une planche vermoulue au-dessus d'un bassin. Il n'en a pas tenu compte, la planche s'est cassée et il est tombé dans l'eau; quand il est revenu tout ruisselant, il est venu directement me voir en me demandant: «Qu'est-ce que je fais? J'ai fait une sottise, je suis tout mouillé. » « Ne t'inquiète pas, allez, on va changer tes vêtements, voilà. » Si moi, un homme, je suis capable de ce comportement tout simple avec mon propre fils, est-ce que le Père que nous présente Jésus-Christ n'en sera pas capable? Encore faut-il que le cœur l'ait vraiment senti et en soit convaincu.


Quelle que soit la faute que vous ayez commise, le recours à ce Père vous demeure possible, vous pouvez toujours vous présenter à lui, ouvrir votre cœur, demander son aide et la réponse viendra. Parfois, c'est la difficulté concrète, matérielle, dans laquelle vous étiez plongés qui se dénoue quelque peu. Votre situation paraissait sans issue et voici qu'une solution se dessine soudain à laquelle vous n'aviez pas songé. Même si rien n'était justifié dans cette conception théologique de la paternité d'un Dieu personnel, tout se passe comme si c'était vrai, à condition que vous soyez réconciliés avec votre imperfection actuelle et unifiés dans votre élan pour faire appel à Dieu. Chaque fois que votre élan d'amour et de confiance sera parfait, la réponse viendra, une modification se produira dans votre situation sans que vous ayez rien fait pour cela. Par le non-agir, fondé sur un réel lâcher-prise intérieur, les événements changent, le fardeau s'allège.


Par exemple, une personne reçoit une lettre de menaces implacables et décide, au lieu d'y répondre, de tout offrir à Dieu; et sans qu'elle ait levé le petit doigt, si ce n'est ce geste intérieur d'abandon confiant, elle reçoit quelques jours après une seconde lettre : « Je vous prie de m'excuser de vous avoir écrit comme je l'ai fait la semaine dernière, ne m'en veuillez pas, je retire l'essentiel. Le litige sera facilement résolu et n'entraînera pas les conséquences que je laissais entendre. »


Je précise une fois de plus, pour dissiper à l'avance un malentendu que je vois sans cesse ressurgir, que cette approche n'empêche pas l'action dans le relatif selon votre compréhension du moment. Je tente simplement de souligner aujourd'hui que plus vous aurez de foi dans ce Père qui a aussi tous les sentiments d'une Mère, plus vous constaterez les miracles qu'opéré un changement d'attitude intérieure face à vos problèmes.


Relisez les Évangiles et vous verrez combien le Christ recommande la confiance en ce Père qui prend soin de nous : « Regardez les oiseaux du ciel, car ils ne sèment pas, ils ne moissonnent pas et ils n'amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Vous, ne valez-vous pas plus qu'eux? 1 » De toute façon, vous vérifierez que votre foi en Dieu illumine vos souffrances et procure une consolation qui n'est pas indigne de votre honneur d'adultes. Vous connaîtrez la paix au sein même de vos difficultés et quand bien même certaines épreuves ne vous seraient pas enlevées, vous sentirez un tel réconfort, une telle solidité intime, que vous pourrez y faire face. Vous vous sentirez protégés par Dieu au point d'éprouver « cette paix qui dépasse toute compréhension » dont parle saint Paul.


C'est précisément parce qu'à travers les siècles il y a toujours eu des chrétiens pour témoigner de cette expérience que le christianisme a subsisté comme une flamme qui ne s'éteint pas; sinon il ne reste plus qu'un mode d'emploi sans vie. Il est impossible de prouver ce que je dis là, et cette manière de s'exprimer pourra toujours être mise en cause au plan rationnel ; je ne peux pas vous le démontrer comme un professeur de physique reproduit une expérience sous vos yeux. Et pourtant vous pouvez non seulement découvrir la validité de cette affirmation selon laquelle il existe bien une Providence divine mais vérifier son pouvoir transformateur sur vos existences.


II est normal qu'un enfant orphelin et sans recours vive dans la peur parce qu'il est seul et impuissant. A la moindre difficulté, il s'affole. Mais un être religieux ne peut plus avoir peur parce qu'il se sent reconnu, aimé intérieurement, comme l'enfant protégé par son père ou sa mère ne peut plus rien craindre. Au moment même où la peur est prête à vous submerger, si vous vous souvenez que ce Père est en vous comme en dehors de vous, l'émotion perd son pouvoir et se dissipe. Vous vous tournez vers Lui, dans une chapelle, un oratoire, une église - ou n'importe où car ce n'est pas uniquement dans les temples que cette rencontre intérieure peut avoir lieu. Un élan de confiance vous pousse vers Dieu : je ne suis pas seul, Dieu est un père et une mère pour moi, Dieu veut mon bien, toujours, Dieu n'a qu'une idée, c'est de me sauver et non pas de m'accabler. La relation avec Dieu peut être simple, confiante, aisée. Notre psychisme est compliqué, les situations dans lesquelles nous nous empêtrons semblent parfois inextricables mais cet appel intérieur envers le Père est un élan du cœur sans aucune complexité.


Dans les Évangiles, il nous est dit de prier longtemps, avec insistance et sans nous décourager si la réponse ne vient pas immédiatement. Souvenez-vous de la veuve qui importune tellement le juge que, pour finir, il lui fait justice. Et le Christ conclut cette parabole en posant la question : « Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit? » Les hindous, eux, insistent sur l'intensité que nous devons mettre dans notre demande et ils emploient facilement cette image : si un petit enfant, dans la pièce à côté de celle où se trouve sa mère, appelle doucement « maman » et que la mère est en pleine activité, elle répond «oui, oui, oui» tout en continuant sa tâche; mais que l'enfant vienne tout à coup à hurler « maman! », immédiatement la mère laisse tout tomber et se précipite vers lui.


Les hindous disent que si Dieu ne se manifeste pas, c'est parce que nous n'avons pas appelé avec assez de force. Si vous pouviez être concentrés dans votre demande avec un sentiment d'urgence et de gravité, celle-ci atteindrait un tel degré d'intensité que la réponse viendrait, vous donnant dans l'immédiat l'assurance d'avoir été entendus. A partir de là, vous seriez en paix.


Ensuite il faudra bien sûr du temps et de la patience pour dénouer certaines situations, cicatriser d'anciennes blessures, résoudre peu à peu vos difficultés existentielles, mais cela se fera dans un climat de réconciliation et sur un fond de certitude : je sens au moins que j'ai été entendu.


Ici intervient une donnée capitale, un peu plus difficile à mettre en pratique qu'un conseil uniquement technique, c'est l'élément de foi, qui, effectivement, l'expérience le montre, se révèle décisif. « Si vous avez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous direz à cette montagne : "Transporte-toi d'ici jusque là-bas" et elle se transportera; rien ne vous sera impossible. » Est-ce que je crois cette affirmation? Suis-je vraiment certain, au moment où j'appelle Dieu, qu'il va répondre? C'est un point délicat qui peut tourner au cercle vicieux : je n'arrive pas à être convaincu ; pour que je sois convaincu il faudrait que Dieu réponde. Mais pour que Dieu réponde, il faut que vous soyez convaincus, sinon vous n'exprimerez pas une vraie demande. Si vous pensez qu'il n’y a aucune maman dans la pièce à côté, vous aurez beau faire semblant d'y croire, vous ne l'appellerez pas et nulle réponse ne viendra.


Comment vous persuader au point que vous osiez le tenter de tout votre cœur?
Et si c'était vrai? Laissez-vous toucher par ce qu'ont dit tous les mystiques qui se sont exprimés en langage religieux, depuis Jésus-Christ et les saints chrétiens, jusqu'à Ramdas et les sages hindous, jusqu'à Ali et les saints soufis. Ce sentiment « et si c'était vrai ! » peut susciter la foi en vous. Je me tourne vers ce Père dont le Christ parle à longueur d'Évangiles, au-delà de mes peurs et de mes doutes aussi puissants soient-ils : « Mais non, c'est inextricable, j'ai toujours souffert, je ne m'en sortirai pas ; d'ailleurs, il y a tant de gens qui ont prié sans être jamais exaucés, je n'y crois pas vraiment. Ce serait trop beau si c'était vrai mais ça ne peut pas l'être. » Ce doute n'est pas une manière d'appeler ni de rendre possible la réponse.


L'élément de confiance, de certitude est essentiel et si un signe, un témoignage, l'approche d'un maître ou d'un saint fait naître cette foi en vous, alors tout devient possible. C'est une attitude dans laquelle il ne peut pas y avoir de tricherie de notre part.
Le petit enfant qui s'est mis dans la difficulté ne triche pas quand il appelle papa ou maman, il les appelle vraiment au secours. Et le chrétien vit dans la même certitude : « Je suis impuissant, je suis perdu, je ne peux en aucun cas m'en sortir tout seul mais, en toute confiance, je t'appelle. C'est vraiment à toi, Père céleste ou Mère divine, de venir à mon secours, je capitule. » L'enfant qui a bouché la baignoire puis ouvert grand les deux robinets pour faire flotter des petits bateaux en papier et qui n'arrive plus à refermer ces robinets s'affole quand la baignoire commence à déborder et a de plus en plus peur. Il s'en remet vraiment à papa et maman ; il ne compte plus sur lui, du moins momentanément. Il se donne, il se livre à eux pour le tirer d'affaire. Et quand il se jette dans leurs bras, il le fait de tout son cœur...,


Cette «capitulation», qui n'a rien de déshonorant puisqu'elle s'accomplit dans un climat d'amour et de don de soi, est fondamentale aussi. On ne peut pas se garder, conserver ses prérogatives, son égocentrisme et réclamer : « Dis donc, Dieu, s'il te plaît, peux-tu venir me donner un coup de main? » Ce pourrait être le comportement d'un enfant qui s'est mis en difficulté mais non l'attitude de celui qui se veut chrétien. La voie religieuse n'est susceptible d'illuminer vos vies, de vous transformer, de vous décharger de votre fardeau que si vous vous donnez sans restriction. Offrir notre « problème » n'est pas suffisant. J'offre ma souffrance, ma difficulté existentielle menaçante mais, en même temps, je m'offre moi-même complètement, aussi imparfait, contradictoire, effrayé, culpabilisé que je me sente - attitude toute simple et immense à la fois.


En général, nous avons peur de notre capitulation devant Dieu. Si je m'offre moi-même, je suis perdu : que va-t-il faire de moi? qu'essaiera-t-Il de m'imposer? Je n'ai pas réussi à me protéger de mon père humain et si j'avais pu me défendre de lui j'aurais moins souffert. Si je m'offre moi-même à ce Père divin, que va-t-il encore m'arriver de douloureux? De nouveau, nous imaginons un Père céleste soit qui n'a pas d'amour, soit qui n'est pas intelligent, soit qui a des idées arbitraires sur ce que nous devrions faire immédiatement au lieu d'être là pour nous guider et nous conduire pas à pas vers notre perfection. La peur reprend le dessus et la religion devient une série de croyances sur lesquelles on se crispe, qu'on défend coûte que coûte et qui ont abouti aux querelles, voire aux massacres entre chrétiens eux-mêmes. Et on tourne le dos aux Évangiles.


Est-ce que je peux avoir suffisamment de confiance et d'amour pour me donner tel que je suis, avec toute ma nature humaine, dans mon imperfection, barbouillé de mes excréments, comme dit Ma Anandamayi? Il faut que nous devenions une offrande mais tels que nous sommes, pas « quand nous serons bien propres » après nous être lavés nous-mêmes. Le petit bébé se laisse faire, il se donne à sa mère tel qu'il est dans sa saleté, il ne sait pas mieux que la mère ce qu'il faut faire. La foi est réellement un sentiment d'amour, de confiance et de certitude. Bien sûr, il demeure possible de progresser sans adopter cette attitude religieuse, qui n'était nullement celle de mon propre gourou, Swâmi Prajnanpad, mais c'est plus austère. Les soufis, quant à eux, ont montré qu'il n'y avait pas d'incompatibilité entre la mystique et la métaphysique et que l'on pouvait facilement concilier les approches dualistes et non dualistes, l'amour et la connaissance.


Ce dont je parle est extrêmement simple en soi mais demande pour être vécu que nous redevenions, en effet, pareils à de petits enfants. Certes, en tant qu'adultes, avec tout le poids que cela représente de compromissions, d'erreurs, de conflits, d'à priori sur ce qui est bien et ce qui est mal, il nous est particulièrement difficile de retrouver cette spontanéité et cette pureté de l'enfant sur lesquelles insistent tant de traditions religieuses. Tout de suite, qu'est-ce qui m'est possible? Au point où j'en suis, avec mon fardeau d'adulte et ma nature humaine telle qu'elle est, comment retrouver mon cœur d'enfant?


Le mot père n'a de sens que par rapport au mot enfant. Si vous voulez comprendre le christianisme centré sur cette paternité de Dieu, il faut que vous osiez redevenir « pareils à des enfants ». A mesure que vous allez vous simplifier, à mesure que vous allez lâcher prise, à mesure que vous allez vous dépouiller, vous vous retrouverez avec la même innocence et le même sentiment de sécurité qu'un enfant qui joue dans le jardin de son papa. Quelle meilleure nouvelle peut-il y avoir pour un adulte dont le cœur est alourdi de déceptions, peut-être même de dégoût de lui-même et d'amertume, qui se sent médiocre, souillé, que de lui dire qu'il peut retrouver la grâce et la fraîcheur qu'il a perdues?


Ce cœur régénéré n'est pas incompatible avec le fait d'être adulte et d'assumer toutes sortes de responsabilités dans l'existence. Les grands mystiques manifestent toujours force et solidité même s'ils se proclament enfants : « Ramdas is just a happy child of Ram. » « Ramdas est juste un enfant heureux de Ram », disait souvent Ramdas qui ne donnait pourtant pas le moins du monde l'impression d'être infantile. Il n'y a pas d'incompatibilité entre l'aspiration légitime à cesser enfin d'être des gamins incapables de tenir sur leurs propres jambes et la nostalgie de retrouver la spontanéité que la peur nous a fait perdre. Comme disait le même Ramdas, «childlike but not childish », « pareil à un enfant mais pas infantile ». Et le maître bengali qui a été mon gourou disait : « The sage is an enlightened child », « le sage est un enfant avec l'illumination ». Mais l'enfant inévitablement perdra son cœur d'enfant, tandis que le sage ne le perdra plus. La spontanéité se trouve complétée par l'expérience et la maturité de celui qui a connu et traversé la peur, le désir, les contradictions et qui a fini par atteindre l'autre rive. Voilà la différence.


Si l'approche dévotionnelle trouve un écho en vous, ne lui tournez pas systématiquement le dos au nom de présupposés métaphysiques non dualistes, védantiques ou bouddhistes. Ne vous privez pas d'une manière d'être qui a illuminé tant d'existences y compris au xxe siècle et surtout l'existence d'innombrables hommes et femmes qui sont demeurés inconnus mais ont eu le bonheur de vivre dans la confiance, l'espérance et la foi. La foi est une certitude, celle que possède l'enfant que la vie n'a pas encore désabusé.


« Je ne crois plus à rien. » L'enfant, lui, croit absolument en papa ou maman, comme l'ont abondamment montré les psychologues. Et puis un jour il découvre que ses parents ne sont pas tels qu'il les imaginait, qu'ils sont faillibles et qu'ils ont même des réactions plus qu'ordinaires. Alors, ils perdent leur prestige à ses yeux. Mais à l'origine il a cette foi intacte que l'on discerne aisément dans le regard d'un enfant non traumatisé qui contemple sa maman ou qui court sur ses petites jambes se jeter dans les bras de son papa. Il sait bien qu'il ne va pas recevoir une gifle à l'arrivée. Papa ne peut être que bénéfique, maman ne peut être que bénéfique. Ensuite, cette foi se dégrade parce que nous avons accumulé trop de déceptions. C'est pourquoi il est dit « redevenir » pareils à de petits enfants. Il est bien admis, même dans l'Évangile, que nous avons perdu ce cœur innocent, que nous ne sommes plus simples, purs et confiants. Il nous est demandé de le redevenir.


La foi, je le redis, c'est une certitude et la certitude relève de la science. Pourtant seul un coeur d'enfant en est capable. Le véritable adulte, aussi paradoxal que cela paraisse, a retrouvé une âme d'enfant. Et le drame des adultes aguerris par l'existence - dans le mauvais sens du terme - au point d'être devenus insensibles, c'est qu'ils ne peuvent plus retrouver cette légèreté.


Un chrétien s'en remet complètement à Dieu : il se donne et il laisse faire Dieu. Encore une fois, il ne s'agit pas d'offrir une difficulté ponctuelle à Dieu, même si ce don témoigne déjà d'un commencement de compréhension, c'est vous-même qu'il faut offrir, complètement. Dans la belle image de Ma Anandamayi, le petit enfant appelle maman avec la totalité de lui-même, il se livre à elle unifié, comme une totalité : c'est moi qui suis dans la difficulté, c'est moi qui appelle maman et c'est moi qui me remets entre les bras de maman. Il s'agit d'un acte qui va à l'encontre de vos mécanismes habituels et vous demande une certaine audace.


Dans toutes les attitudes religieuses, vous retrouverez beaucoup de points communs ; mais, dans la manière de s'exprimer propre au christianisme, domine l'insistance sur cette paternité. Tous ceux qui se considèrent comme chrétiens ont été instruits en ce sens et ne peuvent être d'authentiques chrétiens que s'ils redécouvrent la signification profonde de cette notion. Si ce thème vous touche tant soit peu (s'il ne vous touche pas, revenez au védanta et à la rigueur de la non-dualité), vous avez à vous situer d'une manière nouvelle, si possible définitive mais en tout cas beaucoup plus consciente, en face de ce mot père. Qu'éveille-t-il en moi ? La peur, la déception ou au contraire l'espérance ? S'il n'a pas une résonance affective uniquement heureuse, vous pouvez être certains que quelque chose est faussé dans votre approche. Qu'est-ce qu'un père ? Allez-vous arriver à vous convaincre qu'un père c'est uniquement merveilleux ? Même si votre expérience humaine a ancré dans votre inconscient une image de père désastreuse, il faut que vous admettiez qu'un père véritable est absolument l'opposé et que, si le Christ a dit vrai, Dieu est un véritable Père.



L'approfondissement rigoureux du christianisme nous éloigne d'une façon naturelle de l'attitude infantile qui consiste à chercher Dieu très haut dans le ciel pour nous ramener à ce fond commun de toutes les spiritualités qui est la transformation intérieure. Souvenez-vous de votre enfance. Nous avons prié pour que notre grand-mère malade ne meure pas. Grand-mère est morte. Nous avons prié pour ne pas être interrogés le jour où nous ne savions pas notre leçon : « Mon Dieu, si je ne suis pas interrogé, c'est promis, la prochaine fois j'apprendrai ma leçon. » Si nous ne sommes pas interrogés ce jour-là, notre foi d'enfant en Dieu grandit sur un fond de peur et de servilité. Tous les chrétiens ont entendu le mot « Père » ou l'expression « Marie, mère de tous les hommes » dans leur enfance et ont fait le rapprochement avec papa et maman. Il est inévitable que les émotions infantiles relatives au père et à la mère se mêlent aux balbutiements théologiques de l'enfant.

Un travail de réflexion intense s'avère nécessaire pour être plus fort que les vieilles blessures qui subsistent en nous et viennent pervertir notre relation à Dieu. A quoi bon mener une vie religieuse si nous ne sommes pas convaincus de l'amour de Dieu à notre égard ? En fait, la plupart des « croyants » n'y croient pas; mais s'il nous est donné de le pressentir, vous verrez que cette croyance se changera en connaissance réelle et en certitude de la paternité tout aimante de Dieu : c'est une promesse du Christ dont la vérité se vérifie jour après jour.

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Quand le baromètre se passe la patte derrière l'oreille, c'est que le chat est à la pluie

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Caillou Blanc

Je suis la force suprême et ardente qui lance toutes les étincelles de vie.
La mort ne peut m'atteindre, encore que je la donne,
parce que je suis enveloppée de sagesse comme avec des ailes.
Je suis cette essence vivante et ardente de la divine substance qui apparaît dans la beauté des champs.
Je brille dans l'eau, je brûle dans le soleil et la lune et les étoiles.
Je soutiens le souffle de tout ce qui vit.
Je respire dans la verdure, et dans les fleurs,
et quand les eaux jaillissent comme des choses vivantes, c'est MOI.
J'établis ces colonnes qui supportent la terre entière.
Je suis la force qui réside cachée dans les vents,
de MOI ils tirent leur source
et comme un homme ne peut agir que parce qu'il respire, ainsi un feu ne peut brûler que par mon souffle.
Tous vivent parce que je suis en eux et de leur vie.
Je suis sagesse.
Mien est l'éclat du mot foudroyant par lequel toutes choses furent créées.
J'imprègne toutes choses afin qu'elles ne meurent pas.
Je suis la vie.

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